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Interview with the director (in French only)

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FUGUES - October 2005

Arts / Entrevues culture
L'amnésique de Montréal : le film
Amnésie : l'énigme James Brighton de Denis langlois
Par : Denis-Daniel Boullé [30-09-2005]

Fin 1998, un fait divers retenait notre attention pendant plusieurs mois. Un jeune homme était retrouvé sans mémoire dans une rue de Montréal. Diagnostiqué amnésique après une longue série d'examens, il se retrouvait hébergé par un bénévole de Gay Line puisque la seule chose dont il se souvenait, c'est qu'il était gai. James Brighton, le nom qu'il pensait être le sien, sans en être absolument sûr, allait défrayé la chronique pendant plusieurs mois. Qui était-il? Et surtout, jouait-il la comédie ou était-il vraiment amnésique? Les médias allaient s'emparer de son cas et surtout participer à la recherche de son identité.

James Brighton, de son côté, montrait une réelle collaboration, répondant aux invitations des télés, faisant lui-même ses recherches à partir d'Internet et se prêtant à toutes les rencontres avec les enquêteurs. Dans la tradition d'un véritable polar, James Brighton allait être reconnu au cours d'une émission américaine et la police apprenait qu'il aurait utilisé de faux documents pour voyager et utiliser frauduleusement la carte de crédit de son frère.

Il n'en fallait pas plus pour que la police ne l'arrête en pleine nuit, quelques heures à peine après que son identité ait été établie. Arrestation spectaculaire sous les caméras de télévision, pour soi-disant protéger ceux qui l'avaient aidé. L'histoire de James Brighton contenait tous les ingrédients et les ressorts dramatiques pour en faire un film.

Le réalisateur de L'Escorte et de Danny in the Sky, Denis Langlois, a été fasciné par l'histoire de James Brighton. Fascination pour un jeune homme qui, inconsciemment, a voulu changer de vie. Souffrant d'amnésie dissociative, James Brighton appartiendrait au club très fermé des cinq ou six cas répertoriés aux États-Unis. Comment quelqu'un peut tirer un trait et faire le noir total sur près de vingt-cinq ans de sa vie? Pour quelles raisons? Dans quelle impasse se trouvait James Brighton, de son vrai nom Matthew Honeycutt, pour mourir à lui-même? Et pour quelle renaissance? Voilà des questions que s'est posé Denis Langlois avant de se mettre à l'écriture du scénario. «Je ne voulais pas faire un film sur un cas d'amnésique. Il y a en déjà eu beaucoup et ils prennent souvent la forme d'une énigme policière, avance le réalisateur. Il n'y a pas de mystère sur l'identité de Matthew, ni sur son histoire avant son arrivée à Montréal. Bien sûr, on ne sait pas ce qui s'est passé entre son départ des États-Unis et le matin où il se réveille, nu, dans un terrain vague de Montréal. Mais on connaît aujourd'hui son passé, sa famille et une partie de sa fuite vers le Canada. Il n'était pas question pour moi de relater ce que les médias avaient déjà écrit autour. Et comme Matthew n'a toujours pas retrouvé la mémoire et que personne encore aujourd'hui n'a pu expliquer son arrivée à Montréal, je ne pouvais pas donner de réponse sinon émettre que des hypothèses.»

Le film va donc jouer sur deux niveaux, celui du documentaire reprenant fidèlement le cours des événements, mais aussi de la fiction avec le personnage de Sylvie (Karine Lemieux), une chercheure qui va tenter de boucher les trous en proposant sa propre interprétation. «Cette histoire nous fascine parce qu'elle vient bousculer nos certitudes. Qui n'a pas un jour rêvé de changer de vie, se questionne Denis Langlois. Et quand on ne peut le faire consciemment, l'amnésie peut alors apparaître comme l'ultime solution, même si cela est source de souffrance et d'angoisse. Je voulais rester au plus près des émotions de Matthew, quand tu te rends compte que tu n'as plus rien, plus d'histoire, plus d'amis, plus de famille, comment vis-tu cette perte? Il faut rappeler que la famille de Matthew ne s'est pas inquiétée de sa disparition. Elle ne s'est manifestée qu'à la suite du reportage de l'émission américaine de Hard Copy. Cela en dit long sur les relations que Matthew entretenait avec sa mère, son frère et sa sœur.»

Mais que pense le premier intéressé de voir son histoire transposée au grand écran? «Une des prémisses que je m'étais données était d'être très respectueux de Matthew et très respectueux de ce qu'il avait vécu, raconte Denis Langlois. Cela m'a pris du temps avant d'approcher ceux qui l'avaient côtoyé à Montréal, puis ensuite de l'approcher lui-même. S'il avait opposé la moindre réticence, je n'aurais pas fait ce film. Je lui ai envoyé le synopsis plus ou moins éloigné d'ailleurs du scénario final pour qu'il ait une idée de ce que je voulais faire. À partir du moment où il m'a donné son accord, je me suis senti complètement libre pour le tournage. Évidemment, il y a quelques changements par rapport aux personnages, par exemple, ce n'est pas sa mère, mais sa tante dans le film qui vient le chercher à Montréal, ou encore ce n'est pas une enquêtrice de la police, mais un enquêteur, mais je leur fais dire dans le film, presque mot à mot, ce que l'on peut retrouver dans les extraits d'entrevues données par la mère de Matthew et par la police.»

La théorie proposée par Denis Langlois et son partenaire dans la vie et au travail, Bertrand Lachance, repose sur une quête effrénée d'amour que Matthew n'aurait jamais trouvé dans son ancienne vie. «Matthew vient du Tennessee, d'une famille religieuse et conservatrice, et bien évidemment homophobe, rappelle Denis Langlois. Son frère est un pasteur pentecôtiste. Matthew a dû mener une vie étouffante dans un environnement particulièrement intolérant. Et d'ailleurs, la réalité peut rejoindre la fiction. Par exemple, la scène de l'exorcisme dans le film est inventée. Mais j'ai appris par Matthew que des pentecôtistes étaient bien venus chez lui pour l'exorciser. Matthew suit actuellement une thérapie par le sommeil. Les rêves dont il se souvient sont notés puis on vérifie avec les personnes de sa famille si ce dont il a rêvé s'est réellement produit. Il a rêvé que son frère l'exorcisait et sa sœur a confirmé qu'un événement semblable avait eu lieu.»

Matthew aurait au cours de sa fuite connu sa première histoire d'amour mais qui aurait tourné au tragique. Une théorie qui n'évoque rien bien entendu au Matthew réel, même si en tenant compte des faits, elle pourrait être probable et former le chaînon manquant. Une simple hypothèse mais dont le fondement est cher à Denis Langlois. «On peut facilement croire que la recherche de Matthew est l'amour, un amour dont il a cruellement manqué dans son milieu familial. Il était sûrement à la recherche de quelque chose de fort, de plus grand que nature, plus grand que tout ce qui l'avait vécu.» Une hypothèse à laquelle on voudrait croire non seulement parce qu'elle mettrait un terme au mystère de Matthew mais parce qu'elle serait une bouffée d'air, un espoir dans une vie marquée par l'étroitesse et la petitesse des sentiments.

Bertrand Lachance et Denis Langlois ont fait appel au comédien Dusan Dukic, dont le travail de composition est saisissant. Pour ceux qui ont rencontré ou côtoyé Matthew à l'époque, la ressemblance est frappante. Même démarche, même comportement gestuel, même réserve polie et un peu maladroite, tout comme l'était le Matthew à Montréal. Le personnage de Sylvie (Karyne Lemieux) devient le double des spectateurs, les menant sur des chemins de traverse pour sinon découvrir une vérité, au moins s'en approcher. Sylvie oscille entre les faits et les suppositions, tout comme le spectateur, tout comme le fait encore aujourd'hui Matthiew qui tente se réapproprier une histoire qui lui est étrangère.

Amnésie resitue bien l'atmosphère de l'époque, lorsque le public était divisé en deux, une partie croyait en une imposture et l'autre à la sincérité de Matthew. Il ne fait aucun doute que Denis Langlois et Bertrand Lachance font partie du second groupe. Leur film porte alors avec intelligence et sensibilité un autre regard sur James Brighton/Matthew Honeycutt et lui redonne sa dignité d'être humain.

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